Un document chaque mois

Usine d'enfants

En 1765, un sieur Raincourt sollicita l'autorisation d'établir à Houplines, une manufacture pour la fabrication des mousselines et autres étoffes de coton de qualité supérieure, nommées garas.

L'établissement prospéra d'abord, et l'entrepreneur demanda le privilège de lui donner le titre de manufacture royale.

Avant de répondre à cette demande, le Conseil chargea l'intendant de Caumartin de lui faire un rapport à ce sujet (1). Les Archives du Nord en conservent le texte où nous trouvons d'intéressants détails sur la manière dont les enfants étaient traités dans l'usine.

Après avoir fait l'éloge de la finesse, de la solidité et de la beauté des produits, l'intendant continue ainsi :

EnfantsUsine« Les enfants trouvent dans l'établissement d'Houplines une retraite agréable, ils apprennent à travailler utilement et à se procurer dans la suite les besoins de la vie. Les Communautés sont délivrées du soin de les nourrir et du désagrément de les voir dans un âge plus avancé se livrer à beaucoup de désordres, par le défaut d'une éducation nécessaire.
» Plus de 160 enfants, depuis huit ans jusqu'à 14, ont déjà été tirés des différents villages de la châtellenie et sont rassemblés dans la maison dont il s'agit ; on compte même en augmenter le nombre jusqu'à 300 si la Cour et les États de la Province veulent bien aider un établissement aussi important. Ce ne sont point des enfants seulement destinés à un travail lucratif pour la manufacture, les entrepreneurs s'en regardent comme les pères ; aussi leur travail est-il interrompu par des temps de relâche et de récréation. Ils sont habillés d'une manière décente ; leur nourriture est infiniment supérieure à ce qu'ils pouvaient attendre dans l'état malheureux d'où ils sont tirés ; ils sont chauffés, couchés et entretenus aux frais de la manufacture et, outre l'art de filer des deux mains dont on les instruit parfaitement, on leur apprend avec exactitude à lire, à écrire et la religion.
» Comme ce sont des jeunes filles, des maîtresses sont chargées de leur instruction profane et un prêtre, nommé par Mgr l'évêque de Tournai, qui réside dans la maison même, les instruit dans la religion, assiste à leurs prières le matin et le soir, leur explique l'évangile, les prépare à la première communion, et leur fait avec beaucoup de zèle des catéchismes et des instructions.
» Tel est le sort des enfants pendant leur séjour dans la manufacture. Celui qui les attend après le nombre d'années fixé par les conventions des parents et des entrepreneurs, n'est pas moins agréable, car si ces jeunes filles veulent continuer à travailler dans l'établissement, elles seront payées à raison de 20 ou 30 sous par jour, à proportion de leurs talents.
» Si elles veulent sortir, elles trouveront également des ressources dans leur ancienne maison, où on leur fournira du coton, où on recevra leur filature, au moins pour les garas, où on leur fera gagner au moins 20 sous par jour, si elles aiment un travail assidu.
» Si elles sont absolument dégoûtées de la filature, l'éducation qu'elles auront reçue les mettra en état d'être ou fille de boutique ou femme de chambre, ou à la tête d'une maison nombreuse comme métairie etc., état bien différent de celui qu'elles éprouveraient si elles fussent restées à la merci d'une communauté où elles eussent vécu dans le sein de la pauvreté, chez des parents indigents ; ces parents eux-mêmes peuvent espérer des secours de leurs enfants lorsqu'ils auront appris à s'occuper d'un travail lucratif et, comme on cherchera toujours dans la manufacture à leur inspirer la vertu, on ne doute pas que les parents ne trouvent dans leurs filles des consolations pour le temps de leur vieillesse. La province ne retire donc pas de la filature d'Houplines un moindre avantage que le commerce. »

Il résulte des chiffres fournis par le rapport que, de 1765 à 1768, 210 jeunes filles avaient travaillé dans l'usine.

Cet extrait du Mémoire de l'intendant de Caumartin nous semble encore, après 125 ans, plein d'actualité, aujourd'hui que se font tant d'efforts sincères pour christianiser l'usine. Une seule chose est changée : ce ne sont plus de nos jours les intendants qui viennent au secours des bonnes intentions catholiques.

1. Antoine-Louis-François Lefebvre de Caumartin, Marquis de St-Ange, Intendant de Flandre de 1756 à 1778.

Souvenirs religieux de Lille et de la région, 1893